Prisme Générationnel

Le fait d’appartenir à une génération donnée ne détermine pas l’ensemble de nos attitudes, de nos valeurs, de nos comportements en tant qu’individus. Le lieu de naissance, la position sociale, le niveau d’instruction, la culture, la personnalité et le genre rendent unique chaque individu.

La classification des générations

J’en conviens d’emblée, le prisme1 générationnel a ses limites, mais la classification des générations est une construction utile en cela qu’elle permet d’appréhender un sujet autrement difficile à saisir. Chaque classe d’âge, chaque sexe, chaque groupe social réagit à sa façon aux événements. Ainsi, aucune génération n’est jamais totalement homogène, même si ceux qui la composent présentent des caractéristiques similaires.

Deux phénomènes majeurs sont à l’origine du choc des générations : d’une part, un changement profond de paradigme concernant les valeurs et les croyances, né d’un glissement progressif d’une société verticale fondée sur la hiérarchie, ordonnée autour de l’Église, de l’État et de la famille, et axée sur le « nous », vers une société horizontale prônant l’individualisme, le dépassement de soi, la mobilité, et axée sur le « je ». De ce changement de paradigme découle une série de sous-phénomènes qui modifient profondément les rapports entre les individus comme la vie en société. D’autre part, nous assistons, avec l’avènement du numérique, à une révolution comparable par son ampleur à celle qu’ont vécue les hommes et les femmes de la Renaissance avec l’arrivée de l’imprimerie. Cependant, d’un univers matériel, nous passons à un univers immatériel. De ces diverses réalités résulte un choc générationnel sans précédent.

Développer en permanence de nouvelles compétences

Pour reprendre l’expression de Zygmunt Bauman, une figure majeure de la sociologie européenne, dans la modernité « solide », la façon d’« être en société » était verticale : on parlait carrière, développement, progrès. On regardait vers le haut, encadré par des institutions, des règles et des rituels. En filigrane, il y avait l’idée qu’il existait une sorte de standard du bonheur valable pour tous, au regard duquel on souhaitait une plus grande égalité. Aujourd’hui, la façon d’être en société est horizontale, nous vivons dans une « société liquide » : il ne s’agit plus de progresser sur une échelle, mais de déployer en permanence de nouvelles compétences dans un environnement mouvant. L’important est de se différencier, non d’être conforme. Le « nous » est désormais supplanté par un « moi » agissant, triomphant, désireux de se surpasser.

Le paradoxe des normes et des règles

Les nouvelles générations (Y et Z) constituent une masse composite, changeante mais obstinée. Depuis quelques années, elles râlent, protestent contre toute structure, toute réforme, toute contrainte… mais elles s’élèvent également contre leur absence. Étonnant paradoxe. Ce sont ces jeunes qui se ruent contre le « système » pour y ouvrir une brèche afin de clarifier les normes et les règles. Mais diffèrent-ils radicalement des générations précédentes ? Il y a en réalité beaucoup de similitudes entre les attentes des différents groupes d’âge. Peu importe la génération à laquelle nous appartenons, nous avons sensiblement les mêmes motivations. Toutefois, ces attentes se sont manifestées à des périodes différentes.

Une solution collective

La vie change, le court terme qui nous percute de plein fouet nous dicte nos pensées et bien souvent nos choix. Vivre l’instant, le moment présent… rend difficile la réflexion et oblitère souvent le passé. Pour citer Fabio Merlini dans L’époque de la performance insignifiante (Du Cerf, 2011) : « L’individu qui ne dispose que de l’actualité du présent comme régulateur de son propre système de valeurs renonce nécessairement à la fonction de la mémoire… et n’ayant d’yeux que pour l’instant, c’est-à-dire pour cette mesure réduite et fugace du temps où la passion s’allume et s’éteint. »
Personne ne peut prédire les conséquences d’un tel état de fait. Une chose est certaine, c’est que le « contre la montre », la précarité, le court terme introduisent de nouvelles façons de faire et de penser. Tout ou presque n’est que partiel, tant les « droits » autorisent tous les excès.

Nous sommes tous des « individus de droit » (comme l’a observé le sociologue allemand Ulrich Beck dans La Société du risque en 1986) appelés à chercher des solutions individuelles à des problèmes engendrés socialement. Cela dit, il n’est absolument pas sûr que des solutions individuelles à des problèmes socialement construits existent réellement. Le philosophe et psychanalyste grec Cornelius Castoriadis et le sociologue français Pierre Bourdieu l’ont répété infatigablement : s’il y a une chance de résoudre des problèmes engendrés socialement, la solution ne peut être que collective.

 

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